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Five Days in Haute Couture



C'est le coup d'envoi de la Fashion Week Parisienne, et l'occasion pour moi de partager avec vous mon incursion dans le monde de la Haute Couture.

Pendant une semaine, au mois de janvier, je me suis plongé au coeur d'une maison célèbre, dont je devrais apparemment taire le nom après un appel de son service juridique, avant la Fashion Week de J-5 à Jour J.
Loin des paillettes, des frontrows et des after show, c'est derrière le catwalk, dans les backstages et les studios que je me suis glissé pour vivre l'émulation de l'organisation d'un défilé. Une démarche justifiée par ma passion pour la mode et ma curiosité maladive. Cette manie de vouloir comprendre les origines, et les causes de toutes choses, bref j'ai vu le défilé mais je voulais savoir comment il se crée.

Cinq jours chez Maison Martin Margiela, cinq jours de tensions, de fatigue mais aussi et surtout de rencontres formidables, ou pas.
Petit topo: cette marque livre une vision et une version de la mode totalement différente d'un style dit conventionnel.
Les matières et les objets sont continuellement détournés de leur utilisation première, et la récupération est au centre de leur collection. Par exemple, les pulls sont des dizaines de bonnets cousus entre eux, les manteaux des gants de ski, et les patchworks improbables de fourrures colorées ou de cuir sont fréquents. Il y a bel et bien une identité Margiela et ce bien que le créateur ne soit plus de la partie.
Dans l'ancienne école qui sert de quartier général, dans un quartier où l'on ne s'attendrait pas à trouver une maison de haute couture, tout le monde participe à la création, du service de communication à la créa en passant par les mains, ce serait un abus de langage que de dire petites. Mais qu'en est-il à J-4

Lundi 10h I wish I had all these rack of clothes

À quelques jours du défilé, quelques heures même, tant le temps passe vite, l'ambiance est bon enfant. Dans un grand bureau, des portants de vêtements, des tables d'accessoires et des chaussures au sol sont entreposés pour les fittings, essayages, de la semaine Il y a au moins une cinquantaine de pièces, des pulls, costumes, manteaux, tee-shirts, chemises, cabans, du rêve en tissus et en peaux.
Un petit homme menu et barbu que je devine être l'UN des créataurs, collégialité oblige, explique l'ensemble de la collection à un autre, mince aux cheveux grisonnants, certainement un journaliste. BBIIINNN (gingle de mauvaise réponse), c'est le styliste indépendant tout droit débarqué de New-York, pour prêter mains fortes à l'équipe locale. Il touche, il tâte, il ressent le vêtement. Pour le moment il ne prend aucune décision et se content d'écouter, on laisse le temps à l'imagination, à l'inspiration. Finalement, la création du vêtement n'est pas une fin en soi, il faut penser à ce avec quoi il sera porté, accessoirisé, il faut essayer, réessayer, imaginer; toujours la créativité. Ceci étant dit, nous sommes loin de l'image du créateur mégalomane et excentrique que je me faisais.


Mardi 9h30: Chose the looks 



"This one is more darker""It's not Margiela enough, it's to conventional" We need a scarf, some rings... not the blue one", (à l'atelier on ne parle qu'anglais et tissus, de temps en temps quelques mots de français s'échappent mais ici l'équipe est originaire de Londres, de Amsterdam, de New-York). Les discussions entre les deux stylistes ont commencé. Le manteau de fourrure ne va pas avec le pull bleu, il faut trouver un pull rouge de la collection commerciale pour compléter le look, ce costume gris n'a pas sa place dans le défilé, on lui préfère un bleu marine, bref tergiversations et recherche d'une image Margiela, de la perfection?
White Calk  de Halls tourne en boucle depuis une heure, ça détend, ça stimule.


L'après-midi les premiers "mannequins" arrivent au studio, deux ou trois pas plus. Mais là encore l'identité de la maison justifie les choix, on cherche des musiciens, des chanteurs, du monde de la musique pas celui des magazines, c'est avant tout le vêtement qui importe et l'histoire qu'il raconte. Séance casting, et shooting avec ces gens que l'on pourrait croiser dans la rue ou à un concert de rock.

Mercredi 10h30 Model life


Le rythme s'intensifie à deux jours du show. Des shootings qui n'en finissent pas, des castings et encore des castings, les mannequins s'attroupent dans les couloirs, jouent sur leurs Ipad et discutent: "My agent tells me they're looking for some musicians...mon agent m'a trouvé trois casting pour aujourd'hui...hier c'était le casting de Junya...je ne veux pas passer par une agence...I've a lot of casting today" bienvenu dans la "triste" vie de model. Là encore tout le monde est bilingue.
Malheureusement, ils n'ont pas tous la chance d'être au moins sélectionné pour les essayages. Certains rentrent et partent au bout de 15 minutes, d'autres deux minutes, parfois pas même le temps de déposer un book, certains marchent dans la salle au rythme imposé, d'autres ne sont même pas regardés, juste ignorés. On se permet quelques rires de temps en temps, on rit de leur look, de leur démarche bancale, et la directrice les zappe purement et simplement.

De mon coté, je passe professionnel en service d'espresso. Je jure que mon anglais s'est considérablement amélioré: "Can I have a coffe please!" "Short or long?", et le "Thank you" est une option. Je n'en tiens même plus rigueur, maintenant c'est l'heure du déjeuner.
Le moment idéal pour partager des conversations laconiques, entendre parler des autres, ou... découvrir les restos du coin. Ce midi la cuisine polonaise de Adriana et Margot Les Saveurs d'Europe est à l'honneur. Pas bien compliqué: un sandwich XXL de type bagel-brioché avec des graines de pavot, garni de charcuterie fumée polonaise, de mayo qui n'en est pas vraiment, des pickles et du fromage. De la comfort food à l'état pur et, avec les allers retours de la cuisine au studio, deux étages à monter avec ou sans tasses de café mais surtout sans ascenseur, ce n'est pas de refus.


L'après-midi, rebelote, routine, café, showroom, fitting, café. Seule originalité, le choix de la musique du défilé, entre classique et rock. Ce sera du classique.

Jeudi 11h Time to make the showboard


Les photos sont imprimées, les models choisis le timing est respecté on s'attaque au showboard. Vous savez, ce tableau lors du défilé qui permet de visualiser les looks et d'aider les habilleurs. Une photo du visage, une autre du look entier, le tout numéroté, et voilà les 24 looks de la Fashion Week.
Minutie de rigueur, pas un milli-millimètre de papier autorisé autour des photos sous peine de recommencer encore, et encore, et encore, paroles d'assistants. Et l'écologie dans tout ça?

Et, c'est à cet instant que je me suis rendu compte que les pires dans le milieu de la mode ne sont pas les  créateurs indifférents mais les assistants, snobs.

C'est incroyable cette faculté qu'ils ont à vouloir vous rabaisser, vous faire sentir que vous êtes dispensables, qu'ils ont un pseudo pouvoir et qu'ils peuvent vous dicter vos taches. Ils se sentent plus importants dans leur environnement qu'ils ne le sont vraiment, ils imitent simplement.

Mais là encore, hors de question de répliquer, je suis là en observateur, élément extérieur. Je rugis intérieurement quand on me tend une liste de courses à faire "des biscuits, du Coca Zero, des fruits secs, surtout pas de cacahuètes salées, des bonbons et des fruits...", et ce à deux reprises. Mais j'obtempère à chaque fois avec ce sourire hypocrite que tout le monde autour semble cultiver. Les stylistes pour les assistants, les assistants pour les stylistes. L'honnêteté n'est pas la vertu du milieu.



Et comme pour me consoler, ou offrir une rédemption à mon ego heurté, on mange végétarien au déjeuner, de chez Bio Soya plus précisément. Leur tarte-crumble aux légumes est une tuerie. De l'oignon à foison, de l'aubergine, de la tomate, une base extra croustillante aux céréales et graines de lin, bref j'en prendrais bien une deuxième part.

Autre fait marquant de la journée, la directrice artistique nous honore de sa présence. Elle repasse en revue les tenues que nous avons changées 4 ou 5 fois, rangées des centaines de fois, numérotées, commandées en Italie pour celles qui manquent.
Je tente en passant un: "Which look do we try?" et la réponse ne me vient pas de l'intéressée, mais de l'assistant aigri, "americanophile", je me comprend: "Don't talk to her, she's the boss, you can't ask her that, don't talk to her!!". Moment de gêne, j'ai tout de suite l'image de The Evil wears...Margiela.

Le soir, on envoie les derniers vêtements aux retouches, on attend les pièces artisanales qui sont finies tard dans la nuit: deux magnifiques ponchos, un en cuir et l'autre en fourrure. Il s'agit ensuite d'emballer les looks, du d'assister l'assistant new-yorkais qui emballe les looks, et vérifie une énième fois les fiches descriptives, mon aide n'est pas la bienvenue. "I will do it, don't worry, I'll do it, I need to check it again". Il est vrai que cette activité ne peut se faire à deux et nécessite un certain professionnalisme. L'atmosphère dans la pièce est lourde, trop lourde, l'instant est peu loquace, je préfère me retirer. Au même moment, le coiffeur et la maquilleuse arrivent.

Vendredi 9h Jour de défilé


Tout est prêt ou presque, les chaises pour les mannequins, les chausses pieds, les sous-vêtements, les chaussettes, les tenues dans l'ordre, le buffet de viennoiseries, il ne manque plus que le showboard à accrocher.
Les modèles arrivent au fur et mesure, l'atmosphère est ultra détendue tout le contraire de ce auquel je m'attendais, pas de courses, pas de stress, du moins pas en apparences. Des sourires, des éclats de rire, une certaine confiance règne.
Il faut encore régler les derniers détails, on passe pas moins de cinquante fois la brosse adhésive sur les vêtements, même ceux que l'on ne verra pas, ordre de l'assistant. Une heure avant le début des festivités, on fait une répétion grandeur nature: musique, lumières, caméras tout est passé en revue, normal. On remet les veêtements sur les cintres et...on repasse la brosse adhésive, deux à trois fois sur chaque pièce, utile.

Ha j'oubliais le petit coup de "colère", somme toute rigolo, d'un des assistants, le même que l'épisode Le Diable s'habille en Margiela. Le Monsieur ne voulait pas que je prenne de photos: "You can't take pictures, I don't want you to take picture". Apparemment il a bien intégreé l'esprit maison. J'ai retenu au bout de mes lèvres mon "Humm ok b*tch, I don't give a sh*t of you" et je me suis contenté de... prendre mes clichés comme 98% des autres personnes présentes. Et, on me parle, à moi de droit d'images.


J
e profite de quelques minutes avant le show, pour m'aérer, et apparemment je ne suis pas le seul à avoir eu cette idée, vu que je suis rejoint par la directrice artistique, eh oui The "pen name" Evil wears Margiela.
Mais, surprise, elle s'intéresse aux autres et pas qu'à son petit monde, elle n'est pas ce que l'on a voulu me faire croire, elle interroge, elle écoute, conseille, raconte son expérience et sourit, tout le contraire d'une certaine Miranda. Elle est passée, chez Jil Sander, Céline, Prada, et arrive tout juste chez Margiela. Bref une sorte de sommité de la mode, trilingue, discrète, froide en apparence, toujours habillée en noir, mais humaine.

Je continue alors ma journée comme sur un petit nuage, j'habille les mannequins qui me sont attribués, et les premières notes de pianos s'échappent des hauts parleurs, on voit le public installé, anonymes, et célébrités apprécier le show. Et puis, je regarde le défilé de cet air bienveillant que l'on a quand on est impliqué dans la réalisation d'une oeuvre. Et là seulement, j'effleure quelque peu la satisfaction de l'artiste, la même que lorsque j'écris un papier pas trop mauvais.
Et on retombe dans l'oubli, car dans la mode, on est indifférent, on ne s'attache qu'à ceux qui comptent.

J'ai pris du temps avant de trouver la bonne ligne rédactionnelle pour cet article, j'ai d'abord imaginé faire un journal de bord pour décrire chaque jour mes tâches. Mais non ce serait rébarbatifs donc  puis j'ai opté pour un seul article afin de partager cette leçon d'humilité incroyable, car c'est bien là que j'ai appris à ravaler ma fierté, oublier mes autres capacités, car ici elles n'intéressent personne.

 
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