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L'entraînement (1/2)

L’herbe était roussie, l’air chaud sans une brise, les prémices du carême se faisaient sentir. Merles et colibris cherchaient désespérément de l’ombre sous les dernières feuilles vertes.
Je prends désormais le temps d’admirer la nature qui m’entoure. Je me sens pathétique par moment, j’ai toujours aimé l’écriture et la lecture mais cela faisait trop ringard aux yeux des autres. J’avais honte de mes passions, de mes désirs dans ce quartier où trainer et jurer étaient coutumes.
Maman devait s’occuper de tout : maison, alimentation, enfants moi et mes quatre frères et sœurs. J’entends encore sa voix qui fredonne : « …dodo piti papa pa la sé manman tou sèl ki dan lanmisè ». Papa quant à lui, aurait mieux fait d’épouser la bouteille de Saint Etienne çà lui aurait évité de justifier ses excursions au bribri du coin. Je le croisais tous les après-midi en sortant du lycée affalé, débraillé jouant au sèbi. Je m’accoutumais à ce spectacle de désolation. Je suis bourrelé de remords.
Je faisais tout pour paraître heureux. Imaginez cette impression de jouer un rôle. Ah la vie quelle comédie ! Je me souviens de ce que je me disais…vaut mieux faire envie que pitié. Bling-bling, gadgets, vêtements de marques en taille XXL et j’étais sûr de m’intégrer. Il ne me manquait que la démarche claudicante. Enfin plus on en a plus on en veut…
Je devenais l’archétype du fils d’alcoolique. J’aurais voulu lutter contre cet entrainement,  mais j’en avais besoin, elle me manque.
Je vivais à Baie-Mahault, à la Digue c’était avant le grand nettoyage. J’en souris nerveusement. Le paysage se résumait à quelques tôles froissées, des cases obsolètes et bancales, une route sale. Le canard boiteux de la ville de l’opulence, cohabitant avec le temple de la consommation et les villas cossues. Pourquoi travailler quand on peut vivre de larcins et de trafics.
Oisiveté mère de tous les vices.
 Je m’étais juré de ne pas y participer. J’avais fait le catéchisme à l’église Saint Jean-Baptiste. J’y allais le couteau sous la gorge.  Quel piètre spectacle que ces femmes et ces hommes endimanchés, absurdement parés comme des souverains, assortis aux tentures pourpres de ce carême fraichement inauguré. Autel et bancs se transforment en instruments de gymnastique sur lesquels se déroule un étrange et inlassable enchainement de flexions, extensions, des « je m’incline » par-ci, des « je m’agenouille » par-là. Il n’y manque plus que des chants faussement profanes et on se croirait à l’une de ses activités de maisons de retraite. Qui s’étonne que ces bonnes gens n’aient point d’arthrites ? Bref, restons quand même dans des propos pieux. Tiens donc, si nous parlions de cette bouffante et passionnante homélie. Un prêtre qui juge l’espèce humaine naturellement « méchante » et le monde mal fait, ô pauvre de lui son éducation théologique n’est que partielle ou omet-il volontairement l’action, l’implication et même l’incarnation de l’Eglise dans la création de ce monde si imparfait. Une Eglise faite d’hommes despotes, insignifiants devant lesquels des hordes de fidèles se prosternent  mécaniquement. Il fallait être docile... 

 
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